Parlons bien, disons vrai.

Le résidentialisme sexuel

Le tourisme sexuel est l’un des effets secondaires les plus dramatiques de la mondialisation. Un autre phénomène connexe, sans doute encore plus pervers, se développe en parallèle: le «résidentialisme sexuel». Des retraités occidentaux s’installent dans des pays pauvres au milieu d’une nature luxuriante pour mener une vie luxurieuse sans modération. On en parle?

En arrivant à Kaogane, station balnéaire de la «petite côte» sénégalaise (le nom du village a été modifié), on se croirait au paradis: le sable est chaud, l’océan rutile et les palmiers dansent sous la brise. Les poissons sont légion, si bien qu’une sortie en pirogue garantit une partie de pêche miraculeuse. Au besoin, on peut s’arrêter sur une petite plage pour faire la sieste et se lancer dans un barbecue pantagruélique. Bref, à première vue, la colonie de retraités français n’a eu que trop de s’installer dans cette contrée magnifique.

Jeune sénégalaise

Jeune sénégalaise

Issus des classes moyennes pour la plupart, ils ont troqué leur pavillon de banlieue ou leur appartement situé dans une région pluvieuse contre une villa avec piscine, afin de mener en fin la belle vie. Comment leur donner tort? Commerçants, artisans ou fonctionnaires, ils ont travaillé toute leur vie, souvent sans relâche, pour mériter leur retraite. Leurs enfants sont grands, leur femme souvent partie —l’explosion des divorces est passée par là— les voilà seuls et bien décidés à profiter de leurs dernières décennies.

Le Sénégal, une destination attractive

Agés de soixante à soixante-quinze ans, n’ayant pas les moyens d’acheter un mas provençal, une maison au bord de la mer en Bretagne ou bien encore un logement sur la Côte d’Azur, ils ont mis le cap un peu plus au sud. Le Sénégal, du fait de terrains encore vierges et peu chers au bord de l’eau, est une destination attractive. Le niveau de vie local étant faible, leur pouvoir d’achat est triplé par rapport à celui de leurs amis restés en France. La maison avec piscine dont ils ont rêvé toute leur vie peut ainsi prendre forme.

Après une matinée passée à pêcher et un déjeuner préparé par leur cuisinière (il est politiquement incorrect de dire «domestique»), ils s’assoupissent à l’ombre d’un parasol puis sirotent bières et pastis tout au long de l’après-midi. Il leur arrive ensuite de moquer leurs comparses restés en France, qui s’échinent toute la journée sur leurs mots croisés devant une télévision continuellement allumée sur France 3.

Les autochtones, à qui ils procurent du travail —en tant que maçons, jardiniers, chauffeurs de taxi, cuisinières, infirmières, etc.— les accueillent les bras ouverts. Si bien que le village, divisé en deux —le village des pêcheurs et des petites mains sénégalaises d’un côté, les commerces et les maisons cossues des «toubabs» (les blancs) de l’autre— grossit paisiblement. Il faut dire que ce néocolonialisme reste soft: les Français ne cherchent à convertir personne à leurs valeurs et à leur mode de vie, de même que le salariat (sans droit de travail digne de ce nom, il s’entend) s’est substitué à l’esclavage. Chacun trouve ainsi son compte dans le commerce qui se met en place.

Tout semblerait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles? On est en droit d’en douter. Tout d’abord, au risque d’être caricatural, on peut s’émouvoir que les actifs français financent d’un côté la retraite des Américains en Floride via les fonds de pension et, de l’autre, la retraite de Français qui, pour une part, dépensent leurs pensions à l’étranger au lieu de consommer et de créer de la richesse en France. Ensuite, les Sénégalais pourraient se réveiller un beau jour choqués par les inégalités criantes qui se créent; mais ce n’est pas le cas. Non, la vraie face cachée de ce petit paradis est ailleurs.

Un tourisme sexuel durable

L’ennui s’abat progressivement sur les nouveaux arrivants. Leur statut de «nouveaux riches» ne les protège pas indéfiniment du fléau du désœuvrement. Le triptyque «pêcher, picoler et buller à la piscine» finit par montrer ses limites. Il apparaît alors que ces retraités ne sont pas seulement venus chercher le soleil et la mer. Ils s’adonnent égaiement au résidentialisme sexuel, une sorte de tourisme sexuel durable, pour jouir du fameux «sea, sex & sun».

Concrètement, ils s’entichent de jeunes femmes pauvres de vingt ans, c’est-à-dire de trente à quarante ans leur benjamine, qui considèrent ce type de concubinage comme un moyen de promotion sociale qui donne accès à la société de consommation. On tombe ainsi parfois dans la rue sur un vieux monsieur marchant péniblement avec sa canne, soutenu par une jeune fille qui est à la fois son infirmière, sa cuisinière, sa femme de ménage et sa compagne. On croise aussi quelques femmes mûres accompagnées de jeunes éphèbes portant leur sac à main, mais c’est tout de même plus rare.

Petite sénégalaise

Petite sénégalaise

Officiellement, il ne faut y voir qu’affaire de sentiments: chaque villageois feint de croire que le fossé d’âge et de finances entre les deux partis n’est qu’une coïncidence, mais personne n’est dupe.

Certains seniors, ragaillardis par cette nouvelle vie fastueuse, croient vivre une seconde jeunesse et se mettent alors en tête d’avoir des enfants qu’ils n’auront pas vraiment le temps de voir grandir et qui sont parfois plus jeunes que… leurs propres petits-enfants!

Par ailleurs, la polygamie étant autorisée au Sénégal, les liens qui se créent entre vieux Français et jeunes Sénégalaises sont parfois complexes. On ne sait plus toujours distinguer de l’extérieur la compagne, la maîtresse et l’amante de la femme de ménage, de l’infirmière et de la nounou. Les rôles semblent s’échanger suivant l’humeur et les saisons!

Les histoires d’amour finissent mal en général? Le résidentialisme sexuel ne fait pas exception à la règle. Souvent, la jeune femme disparaît soudainement (s’évade?) quelques mois ou années plus tard avec une partie de l’argent de son retraité de compagnon. Elle part refaire sa vie, armée de ce petit pécule, dans une autre région. Un septuagénaire dans cette situation de compagnon abandonné se lamente:

«Je me suis fait avoir!»

À croire que l’expérience accumulée au fil des années ne l’a pas départi d’une certaine naïveté en matière de sentiments. Croyait-il réellement que son ex compagne vivait avec lui uniquement pour son doux babil et son intelligence?

Les nouveaux riches

Quand la famille et les amis sont à plusieurs milliers de kilomètres, tout est permis. Le soleil brûle les corps devenus flasques, mais aussi la retenue et la morale. Il n’y a d’autant moins de limites et de surmoi que des relents racistes sont visibles ici et là. Nos retraités se permettent de se comporter avec un noir d’une façon qui ne leur viendrait même pas à l’esprit avec un blanc.

S’encanailler des passes d’adolescentes de quinze ou seize ans? Cela ne les effraie pas, bien au contraire. Puisque la chaire est triste, la recherche de nouvelles sensations et de nouveaux jeux est sans limites. Pis, une certaine condescendance remonte à la surface : ils enrichissent le village et ces jeunes femmes. C’est grâce à eux que le business tourne; sans eux, la pauvreté serait plus criante. Ils rendent service aux prostituées en quelque sorte ; une passe est presque considérée comme un service comme un autre.

L’implantation locale de ces retraités demeure cependant limitée. Tout d’abord parce qu’ils ne s’abaissent pas à apprendre le wolof, «sauf le vocabulaire du sexe, c’est utile, ça!», tient à préciser, très sérieusement l’un d’entre eux. Le wolof permet justement aux autochtones en couple avec ces hommes plus âgés de se préserver une zone d’intimité et de défoulement en se confiant librement à leur entourage. Ensuite, quand le vieillissement se fait plus rude, l’absence d’hôpital de confiance dans la région se fait sentir. Les octogénaires revendent leur villa à des néo-retraités et rentrent en France pour profiter de l’assistance de leurs enfants et du système de sécurité sociale.

L’Afrique, en raison de ses stations balnéaires et de ses zones de pauvreté, est l’un des continents les plus touchés par le tourisme sexuel. Les autorités locales et des pays occidentaux tentent avec plus ou moins de bonne foi de lutter contre ce phénomène. On peut d’ailleurs s’étonner que le guide du Routard se contente d’indiquer avec légèreté dans sa rubrique «Voyage mode d’emploi» qu’en ce qui concerne la sexualité, «pour beaucoup, il s’agit d’un élément fondamental et irremplaçable de la vraie connaissance d’un pays. D’accord, mais on respecte les règles: pour le paludisme: la moustiquaire, pour le sida: les préservatifs».

Le résidentialisme sexuel, lui, est beaucoup plus pervers. S’il est difficilement défendable du point de vue éthique, il est difficilement condamnable du point de vue juridique tant que les retraités se mettent en couple avec des femmes majeures et que les «extras» avec des mineurs ne se voient pas. À ce jour, qui tente de lutter contre ce phénomène? Le dénoncer serait déjà un premier pas.

Denis Monneuse
Sociologue à l’IAE de Paris

La Rédaction

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